Le Panier, Marseille · Aubagne
Cette histoire se lit à trois niveaux : celle d'un homme, celle de la grande vague d'immigration napolitaine qui a transformé Marseille, et celle de la naissance d'une identité culinaire — la pizza marseillaise.
Vidéo de présentation
10 rue d'Aubagne, Marseille — "Sauveur, depuis 1943"
"Le petit Naples"
Sauveur Di Paola, né en 1910 à Formia, en Campanie, fait partie de cette grande vague d'immigration italienne qui a transformé Marseille. Le premier four à pizza de la famille avait déjà été construit par son oncle André, originaire de Sorrente, dans la cantina que tenait le père de celui-ci, rue de la Guirlande, au cœur du Panier — ce quartier que l'on appelait alors "le petit Naples", tant la présence napolitaine y était forte.
Après des débuts comme camionneur, Sauveur reprend l'affaire de son oncle au début des années 1930, à 23 ans. Il apprend le métier sur le tas, avec sa femme couturière devenue pizzaïola à ses côtés. Ces immigrés arrivaient souvent avec peu de moyens, mais un savoir-faire précieux : la pêche, la maçonnerie, le commerce, la restauration — et la pizza, alors simple nourriture de rue, pas encore le produit qu'on connaît aujourd'hui.
Rue d'Aubagne
Marseille est occupée. En janvier 1943, les autorités allemandes évacuent et détruisent une partie du quartier du Vieux-Port, sous prétexte d'y déloger un supposé foyer de résistants. La pizzeria de Sauveur est réduite en cendres. Il se déplace un peu plus loin, reconstruit un four dans un local nu — et choisit une adresse qui va traverser les décennies : le 10 rue d'Aubagne.
Dès la réouverture, en mai 1943, le succès est immédiat. Sauveur lui-même s'en souvenait ainsi, dans un entretien recueilli en 1998 : "Du jour que j'ai rouvert, la queue !"
Cette file d'attente n'a jamais vraiment cessé
1943 n'est peut-être pas la naissance du pizzaiolo Sauveur, mais c'est bien celle de l'institution "Chez Sauveur" — pendant que des quartiers entiers disparaissent, lui crée un lieu qui deviendra un symbole.
Le génie de Sauveur
Beaucoup rêvent aujourd'hui d'une "pizza authentique napolitaine" — en oubliant qu'une cuisine d'émigré se transforme toujours au contact de son territoire d'accueil. Dès les années 1930, la pizza blanche de Sauveur s'était déjà "francisée" au contact des Provençaux du Vieux-Port, gagnant la tomate locale. Sauveur ne copie pas Naples : il crée Marseille dans une pizza, la Moitié Moitié — une moitié tomate, anchois, ail, origan ; une moitié tomate, emmental, ail.
Pourquoi l'ail, absent des pizzas napolitaines ? C'est une signature méditerranéenne, mais aussi une connexion avec la Provence — Sauveur fait dialoguer Naples, Marseille et la Provence dans une même recette. Pourquoi l'emmental, introuvable en Italie ? Après-guerre, les circuits d'approvisionnement sont bouleversés et la mozzarella ne circule plus facilement : Sauveur utilise ce qui existe alors en France.
Ce qui n'était au départ qu'une contrainte devient une identité — c'est souvent ainsi que naissent les grandes traditions culinaires.
Transmission
La famille Di Paola transmet : Marise ouvre "Sauveur Rive Neuve", Louis ouvre "Casa Typica". La maison historique de la rue d'Aubagne continue son chemin jusqu'à ce que Fabrice la reprenne en 2005 — non pas comme un simple commerce, mais comme un morceau de patrimoine marseillais. Il dépose alors la marque SAUVEUR pour faire renaître le nom sur son lieu historique.
La transmission du geste, raviolis faits à la main
80 ans
En 2023, la pizzeria Sauveur a fêté ses 80 ans — un fondateur immigré, une recette devenue emblématique, une transmission familiale, une renaissance de la marque : peu de restaurants peuvent raconter une telle continuité. Depuis, Bruno et Christophe perpétuent la passion rue d'Aubagne, pendant qu'Agora Sauveur fait vivre le même geste à Aubagne.
Cette histoire s'appuie notamment sur le témoignage de Sauveur Di Paola (orthographié "Di Paoli" dans l'ouvrage), recueilli en 1998 et publié dans Pizza Connection, de la chercheuse Sylvie Sanchez, qui retrace l'histoire de la pizza à travers le temps.
"Tomate, anchois, ail, origan — et tomate, emmental, ail. Naples et Marseille, dans une seule pizza."
La Moitié Moitié, 1943
Le mot de Fabrice
"J'ai essayé, durant toutes ces années, d'entretenir la flamme. Cette pizzeria, patrimoine de cette ville cosmopolite qui est Marseille, c'est l'histoire de Monsieur Di Paola, créateur de la fameuse Moitié Moitié et de la plus vieille pizzeria encore en activité. C'est aussi le respect de nos anciens, le respect des recettes d'antan, tout en essayant de faire évoluer les goûts des nouvelles générations."
Ils en ont parlé
GQ France — Avril 2010
Sauveur figure dans le classement des meilleures pizzas de France, salué pour son goût unique et sa recette immuable depuis des décennies.
À Table — La Provence
Fabrice en couverture du magazine gastronomique de La Provence, dans un numéro consacré aux meilleures pizzas de la région.
La Provence — 21 avril 2019
Un article dédié aux cannoli faits maison, réalisés selon la recette de la grand-mère sicilienne de Fabrice — l'un des secrets de la maison.
Direct Matin — Sept. 2014
Fabrice en couverture, à l'occasion d'un événement gourmand à Noailles — dégustations, démonstrations et banquet.
Die Zeit (Allemagne) — Mai 2013
Le grand journal allemand recommande "Chez Sauveur" dans son reportage sur Marseille, comme institution italienne du quartier Noailles depuis 1943.
Un café et l'addition
Sous la plume de Pierre Psaltis, l'adresse est décrite comme une véritable "ambassade sicilienne au cœur du Vieux-Marseille".
Des visages qui ont marqué la maison
Au fil de sa carrière, Fabrice a eu la chance de croiser des personnalités du cinéma, de la télévision et de la politique — et de voir la maison citée dans des reportages, des journaux et même un film.
Mercotte
Tom McCarthy
Réalisateur de "Stillwater"
Matt Damon
Tournage de "Stillwater", 2019
Sur place, à emporter ou livré — la maison vous attend.